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Texte de Françoise Jaunin

Ah, l’odeur de l’encre ! Où peut-on encore la humer et s’en imprégner aujourd’hui, sinon dans un atelier de gravure, c’est-à-dire un de ces lieux où l’on continue à faire des images avec les gestes artisanaux d’antan et l’amour fou et un brin désuet de «la belle ouvrage» ? Stop ! C’est exactement cette attitude-là que Raynald Métraux déteste : le regard vissé au rétroviseur, l’œil embué de nostalgie, la prunelle remplie du «temps jadis» et des images de «l’âge d’or de la lithographie». Rien à voir avec son histoire à lui ! Si c’est avec ce regard-là que vous entrez dans son atelier du Flon ou que vous vous penchez sur les planches qui sortent de ses presses, passez votre chemin ! Lui, c’est au présent expressif et prospectif qu’il conjugue la lithographie. Convaincu que le plus jeune des procédés de l’estampe continue, avec ses 216 ans d’âge et dans le tourbillon actuel des nouvelles technologies audio-visuelles et informatiques, d’offrir un champ d’expression et d’exploration inépuisable, quand bien même son matériau premier, pris au pied de la lettre, semble renvoyer à l’âge de la pierre…

Le petit Soho lausannois ! On s’y croyait presque. Parce que beaucoup, comme lui, ne demandaient qu’à y croire. Lui qui, de retour de l’Institut Tamarind aux USA et de l’atelier de Franck Bordas à Paris où il était allé parfaire son savoir et aiguiser ses rêves d’imprimeur-éditeur d’art, débarquait dans cet ancien quartier industriel du Flon, au cœur des bas-fonds de la ville, au moment même où il était en train de renaître à une seconde vie culturelle qui s’annonçait foisonnante, effervescente et plurielle. Les reconversions spectaculaires des vrais Soho de Londres et New York en scènes de la culture branchée, suivies de la réaffectation d’une série de zones plus ou moins sinistrées de Paris, de Berlin ou d’ailleurs faisaient fleurir les espoirs les plus fous. Depuis qu’un Américain avait joué les Père Noël en débarquant à Pully pour y transformer une ancienne teinturerie en musée d’art contemporain, Lausanne semblait être – même si c’était à l’échelle modeste de la Suisse romande – le lieu où les choses se passent. La Fondation Asher Edelman – FAE – allait être la locomotive qui manquait à la capitale vaudoise. Dans son sillage, comme des wagons emportés par son élan de dynamisme et d’espoir, plusieurs galeries et autres lieux dévolus à la pratique des arts (studios de musique et de danse, ateliers d’artistes, de graphistes ou d’artisans, bureaux d’éditeurs et de producteurs…) se mettaient à occuper les entrepôts vides du Flon. C’est dans ce climat d’euphorie qu’en 1991 – l’année même où la FAE s’ouvre officiellement à Pully – Raynald Métraux installe dans un vaste espace des Côtes-de-Montbenon ses pierres, ses presses, ses encres et ses rêves.

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Las ! La conjoncture ne tarde pas à tourner. Et voilà bientôt que retombe le beau soufflé culturel lausannois. Quatre ans et demi plus tard, Asher Edelman met la clé sous la porte. Dans la foulée, plusieurs galeries prises à la gorge par des problèmes financiers ou découragées par le peu de répondant qu’elles rencontrent, ferment boutique ou quittent Lausanne. Aujourd’hui le Flon demeure un lieu assez vivant et sympathique, mais nullement le pôle vibrant et porteur d’audaces nouvelles que l’on annonçait au tournant des années 1990. Son pouls continue de battre, mais à un rythme modeste et local. Avec la prudence du Vaudois vite effarouché par les rares ambitions qui le chatouillent épisodiquement, il a redimensionné ses rêves. Finies les belles envolées qui donnaient à ses pavés défoncés des airs de «glamour trash» à l’américaine. Balayés les espoirs fous qui le voyaient prendre place dans une constellation européenne de relais de la culture contemporaine. Pire ! L’après «Soho-sur-Flon» s’est révélé plus pauvre que l’avant. Saignée de quelques-unes de ses galeries les plus prospectives et tournées vers l’art en train de se faire, Lausanne s’est retrouvée, une fois cette folle parenthèse refermée, plus démunie qu’avant. En quelques années, la région – par ailleurs pourvue d’une vie culturelle intense – est devenue un quasi-désert en matière de défense et illustration de l’art contemporain. Dur retour à un biotope plus replié sur sa région, avec un regard sur les arts plastiques dominé par les tendances plus conservatrices et consensuelles !

Au fil de ces années qui ont soufflé successivement le chaud et le froid, Raynald Métraux a perdu quelques illusions, mais gardé son cap sans frémir ni mollir. Douze ans et un brin de désenchantement plus tard, au deuxième étage de son immeuble bariolé, le maître-lithographe a dû réajuster (au moins provisoirement…) sa vision de la «scène» artistique lausannoise, ses projets de collaborations avec des galeries et des éditeurs d’ici et d’ailleurs, et ses velléités de participation à des foires internationales. Mais la passion, elle, est demeurée intacte. Même si hélas, malgré douze ans de bonne tenue de route au compteur, l’urgence première reste rigoureusement la même : survivre ! Il y aurait de quoi ruminer un brin d’amertume… Pas lui ! Des regrets, sûrement ; un zeste de fatigue, parfois ; mais l’amour de l’estampe, toujours ; et l’espoir malgré tout de pouvoir un jour – qui sait ? – mettre en place ces relais et ces échanges qui ouvriraient la place lausannoise aux vents du large et y feraient un formidable appel d’air.

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Car le feu sacré est toujours là. Et la foi dans la lithographie aussi. Sous sa discrétion naturelle, l’homme est de la trempe des militants. Son plus grand bonheur est de recruter de nouveaux adeptes. De mettre la main à la pierre à de jeunes artistes qui ne s’y sont encore jamais aventurés et qui découvrent grâce à lui un nouveau territoire à explorer, un médium à redécouvrir, un langage à réinventer. Il y a en lui, c’est sûr, une vocation de prosélyte et de passeur.

Qui pourrait le nier ? Il arrive à un moment difficile. Non pas seulement parce que le Flon a raté son décollage, mais aussi – et le phénomène dépasse de très loin le seul biotope lausannois puisqu’il touche l’art contemporain en général – parce que la cote de l’estampe n’est pas au mieux de sa forme. Economiquement d’abord : les éditeurs se sont fait rares, les galeries rechignent à exposer de la gravure dont les bas prix ne leur permettent pas de rentrer dans leur frais, et les collectionneurs qui misent sur le prestige et le placement préfèrent investir sur des œuvres uniques. Mais idéologiquement aussi : l’air du temps est peu porteur. Dans les écoles d’art, on a généralement relégué les équipements nécessaires à la gravure à la cave pour faire la place aux outils audio-visuels et informatiques. Dans les foires internationales, on a le plus souvent supprimé les secteurs réservés à l’estampe : c’est un autre public, un autre marché, un autre type d’intérêt, y prétexte-t-on. Dans les expositions internationales – style Biennale de Venise, Kassel, Lyon ou autres – l’intimisme qui va souvent de pair avec la gravure ne peut pas rivaliser avec la monumentalité des pièces et les «effets spéciaux» des nouvelles technologies qui jouent de surenchère pour se faire leur place et être vues dans ces grandes concentrations. Enfin dans les mouvances branchées, on évite l’empreinte du travail personnel. Le label «fait main» n’est pas «tendance». On manifeste donc peu d’affinités pour des techniques qui relèvent d’une forme d’artisanat. Surtout quand, comme en lithographie, elles restent relativement lentes et exigeantes. Pour le meilleur comme pour le pire, les nouvelles technologies tiennent le haut du pavé et dictent leurs lois. Et pourquoi ne pas le dire ? Point n’est besoin de savoir dessiner pour braquer un caméscope ou pianoter sur un ordinateur. Il y a, dans les nouveaux procédés de l’image, une facilité d’accès qui en rend l’usage immédiat. On peut en principe y sauter directement de l’idée à l’image sans avoir besoin de passer par la problématique de la mise en forme. Encore que – mais qui s’en étonnerait ? – les plus intéressants des travaux de photo, de vidéo ou d’images de synthèse soient, dans l’immense majorité des cas, dus à des gens non seulement talentueux, mais aussi rompus à l’exercice de leur métier.

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Sur un plan plus régional, le Pays de Vaud a connu une tradition d’intérêt pour la gravure qui a traversé presque tout le XXe siècle. Le xylographe Henry Bischoff en a été l’un des premiers artisans, relayé plus tard par le buriniste Albert-E. Yersin, et tous deux ont, par leur rayonnement, leur enseignement et les mouvements et associations qu’ils ont créés comme «Tailles et Morsures» et «L’Epreuve», suscité de nombreuses vocations d’artistes et de collectionneurs. Encore faut-il, pour que la gravure puisse éclore, trouver ces indispensables relais que sont les taille-douciers et lithographes qui transposent leurs œuvres du cuivre ou de la pierre au papier. Si donc le terreau vaudois a été favorable aux graveurs, c’est aussi que des ateliers de haut vol s’y sont installés et y ont fait office de catalyseurs et de stimulateurs : les Presses artistiques de Pierre Cailler à Renens puis Pully, ses deux héritiers Raymond Meyer dans son atelier de Pully et Pietro Sarto avec son équipe de l’atelier de Saint-Prex, et l’atelier Prolitho de Nicolas Rutz où Raynald Métraux a fait ses premières armes avant d’ouvrir sa propre officine quelques années plus tard. Participant du même engouement et de la même stimulation féconde, les éditions Gonin ont, pendant 70 ans jusqu’en 1993, donné à la bibliophilie lausannoise ses lettres de noblesse. En plus modeste parce que la bibliophilie peine à se trouver un nouveau public, Nicolas Chabloz a pris le relais en 1990.

Que reste-t-il de cette mouvance autour de l’estampe aujourd’hui ? Les ateliers de Saint-Prex et de Raymond Meyer font toujours les beaux jours de la gravure en creux, et Raynald Métraux se voue corps et âme à l’impression à plat. Les passeurs sont là et ils sont de qualité. Mais il faut bien avouer qu’il n’y a plus de vraie dynamique de groupe autour de la gravure dans la région vaudoise. La relève y est d’autant plus disséminée que la scène contemporaine en manque de relais sur place cherche des débouchés ailleurs, et que les jeunes artistes sont désormais, sans plus de «décalage» provincial, en phase avec l’art contemporain «mondialisé». Celui-là même qui manifeste actuellement (mais comme l’art va par cycles, réactions et alternances de temps forts et de temps faibles, la roue tournera un jour) un intérêt assez mitigé pour l’estampe.

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Faut-il pour autant sonner le glas de la gravure comme certains persistent à le faire pour la peinture, quand bien même les artistes ne cessent de leur donner tort ? Car au bout du compte, ce sont eux qui ont le dernier mot. Et ils continuent aussi de graver, en creux, en relief ou à plat. Peut-être bien d’ailleurs que la lithographie est le procédé de l’estampe qui reste le plus en prise sur le présent. Car pour l’artiste, le travail sur la pierre reste très proche du geste du peintre. Il en a l’abord direct et la liberté d’action, il en garde la trace en temps réel, il en emprunte même les outils. Pas besoin d’apprendre à manier une gouge ou un burin, de composer avec le sens – ou le fil – du bois ni de maîtriser la «conduite» de la plaque de métal qu’il faut tourner pour guider les tailles. Encore faut-il, pour passer du bloc de calcaire à la feuille de papier, qu’il soit relayé par l’homme qui fait parler les pierres. C’est donc dans le deuxième temps de la lithographie seulement, quand l’imprimeur en prend le pilotage, que le processus de préparation est mis en œuvre pour permettre la multiplication de l’image. Mais l’opération dépasse de loin la seule maîtrise des réactions chimiques et le réglage des encres. L’imprimeur y engage tout à la fois ses gestes experts, son regard averti, sa sensibilité pénétrante et cette qualité d’empathie qui seule fait les bons tandems lithographiques. Le lithographe est à l’artiste ce que l’interprète est au compositeur : celui par lequel l’œuvre vit et circule. Pour interpréter les partitions écrites par d’autres, il faut cette intime connivence, ce climat de création partagé sans lequel toute l’aventure ne serait que vulgaire production d’images en séries.

Cette ferveur et cette complicité, Raynald Métraux en a fait l’abscisse et l’ordonnée de sa pratique. Ce sont elles aussi qui font le sel de son métier et l’excellence de sa «patte». Dans ce qu’il appelle sa «petite cellule autonome» du Flon où des stagiaires et des étudiants viennent lui donner des coups de main et s’y faire la leur et où, deux fois l’an, il accroche des expositions de ses nouvelles feuilles, il se réjouit de travailler avec des artistes aussi éclectiques et différents que Gérard de Palézieux, le poète contemplatif à l’écriture minutieuse et rêveuse, et François Burland, le conteur d’épopées tribales ténébreuses et magnifiques ; Pierre Chevalley, le philosophe austère et méditatif qui peint au carré, et Olivier Saudan, le romantique forcené et grinçant qui décline ses thèmes et variations lithographiques ; Jean-Luc Manz, l’ascète minimaliste à l’ironie malicieuse, et Francine Simonin, la passionaria véhémente et subtile des corps en signes et des signes de corps ; ou encore Carl Fredrik Reuterswärd, le truculent Suédois avec son cortège de figures de contes et légendes burlesques et tragiques, et Jean-Michel Jaquet, le calligraphe du désir qui n’en finit pas de tenter de retrouver l’état de complétude originelle
de l’homme.

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Mais avec sa passion contagieuse, Raynald Métraux ne se contente pas d’attendre les commandes derrière ses presses. Il ne crache pas sur les travaux alimentaires : ce sont eux qui permettent de faire tourner l’atelier. Mais sa vraie croisade, c’est d’amener à la pierre de jeunes artistes et son plus beau cadeau, de les voir s’engager dans une aventure au long cours. Comme il a su le faire dès le début de son histoire lausannoise – et comme il continue toujours de le faire des années plus tard – avec Jean-Luc Manz et Olivier Saudan. Dans ces pas de deux dont il est souvent l’instigateur et qu’il aime voir se développer sur le long terme, il y a bien sûr le désir de transmettre son amour de l’estampe, mais il y a aussi l’excitation de voir s’inventer, à travers ses jeunes recrues, de nouveaux langages artistiques et des manières souvent inédites d’aborder la lithographie. Poursuivront-ils l’aventure de l’estampe, ceux à qui il a tenté d’inoculer le virus beaucoup plus récemment : les Michel Huelin dont les visions flottantes et les objets ambigus jouent sur l’imbrication indissoluble du réel et du virtuel, Carmen Perrin et ses jeux optiques tendus entre pleins et vides, Anne Peverelli et ses points à la ligne qui mettent le trait et l’aventure graphique dans tous leurs états, ou Robert Ireland qui confie à la pierre les schémas de ses «modes de pensée» et de sa poésie de l’absurde ? Il est encore trop tôt pour le dire ! L’«écurie» Métraux est une nébuleuse mouvante et vivante constamment à la recherche de sang frais et décapant. Et c’est aussi ce qui fait la force et l’intérêt de son engagement tout sauf routinier et ronronnant.

Aux éditions Raynald Métraux, les «réguliers» sont au nombre d’une vingtaine. Auxquels s’ajoutent, épisodiquement, ceux qui viennent à l’atelier pour un travail spécifique qui peut aussi bien être ponctuel que de longue haleine. Ils viennent parfois de loin, comme Eduardo Arroyo, Olivier Mosset, Farhad Ostovani, Madeleine Strobel, parce qu’ils savent trouver au Flon non seulement la compétence du maître-lithographe rompu à toutes les ficelles de son métier, mais aussi cette complicité attentive et fervente qui fait la «valeur ajoutée» de l’atelier. Tous savent aussi que Métraux n’a jamais défendu la technique pour la technique et qu’il reste ouvert à toutes les expressions et expérimentations que permet la lithographie, dans un éventail qui va de la cosmogonie mystique d’un Gianfredo Camesi à la gouaille parodique et hirsute d’un Poussin ou au trait minimaliste et assassin d’un mix & remix.

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L’estampe est un pont, assure-t-il. Sans parler des amoureux inconditionnels du papier, elle offre à de jeunes collectionneurs ou à des collectionneurs débutants la possibilité de démarrer avec des moyens relativement modestes. Elle leur permet de se familiariser avec les œuvres en vivant parmi elles. Elle rend possible la constitution de suites, déclinaisons et autres ensembles d’œuvres. Car, insiste Raynald Métraux : «Je revendique pour l’estampe le statut d’œuvre à part entière». Elle est une expression autonome, un art en soi avec son identité et ses spécificités qui, depuis que des techniques de reproduction et de multiplication plus efficaces, plus rapides et moins coûteuses ont pris le relais, n’a plus de comptes à rendre à des modèles extérieurs à elle. Elle n’a plus mission de représenter autre chose qu’elle, elle ne représente qu’elle-même. Avec des moyens artisanaux qui peuvent paraître décalés par rapport à notre époque, mais qui dégagent une vraie force et une vraie présence d’œuvre originale et instaurent avec celui qui s’en approche un rapport direct et «charnel».

Françoise Jaunin

Atelier Raynald Métraux

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++41(0)21-311.16.66 info@atelier-metraux.com

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